C’est sur la route de Fayence.
On dirait une décharge.
Un jour, arrêté dans les environs pour attendre que la 403 refroidisse, en observant bien il était possible d’apercevoir une Alpine A106 parmi ce fatras. Et à côté… une Miura. Ce devait être une hallucination: lorsqu’on veut absolument voir quelque chose… On finit par s’en convaincre.
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L’endroit était connu. Il s’accompagnait de tout un tas de légendes: C’est un vieux fou! Il chasse les gens qui font halte devant chez lui à coups de fusil!
Pour en avoir le coeur net, Brahma, n’ayant peur de rien, avait décidé de simuler une panne sur… ma Vespa pour approcher la maison. Deux solutions: soit il nous chasse, soit il nous paye à boire. Au bout d’une demi heure de mécanique couverte par les braiments de l’âne qui se trouve de l’autre côté de la route, le grincement d’un portail vermoulu se fait entendre. L’homme qu’il dévoile est torse nu, enfin, presque: sa grande barbe cache la moitié de son torse. Il porte un vieux pantalon de velours, des pantoufles. Le vieillard se plante au milieu de la route et se met à hurler:
« Pompon!
Tu va fermer ta gueule! »
L’âne n’en avait cure, mais sur l’instant ça nous avait un peu rassuré: Un type qui appelle son âne Pompon ne peut être fondamentalement méchant. Swan, Murdock, Pascal Fontaine, ça ce sont des noms d’ânes de serial killer.
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Le vieux est toujours au milieu de la route lorsqu’une voiture arrive à pleine balle. M’sieur, vous allez vous faire écraser!
« T’inquiètes jeune, j’ai pas peur: les voitures s’arrêtent net quand
je leur fais face »
A voir le sort qu’elles connaissent chez lui, c’est compréhensible.
Il s’approche de nous.
Il n’a pas d’arme à la main.
« Chouettes vos Vespas.
J’ai fait quelques courses là-dessus quand j’avais 20 ans (donc en 1959…)
Il doit m’en rester une ou deux dans mes hangars en bas »
Brahma devient comme fou:
Vous avez des Vespa de course là dedans?
« J’avais 350 motos là dedans avant de me faire voler par ces salauds »
« Je vous paye un coup à boire? »
Notre tentative d’approche était fructueuse. Nous allions enfin savoir ce qui se cache derrière ce portail…
« Avant de rentrer, je vous préviens,
suivez mes pas.
Marchez dans mes traces et faites attention aux chiens!
Ne les regardez pas! »
Puis d’ajouter:
« Norton, Ta Gueule! »
Lorsque la boite de pandore s’ouvre, elle dévoile… une Fiat Cinquecento Sporting remplie de cagettes. Derrière, une Honda Bol d’Or sur laquelle est posée une tête de chèvre macérant dans un seau. A côté, un range bouteilles fait sécher une trentaine de bonbonnes plastiques de rosé.
L’ensemble est sublimé par une âcre odeur de merde qui provient certainement de la paillasse des trois gros bâtards noirs qui sont en train de nous japper dessus. Pour les éviter, il faut ziguezaguer en immitant le papy en pantoufles qui se prend maintenant pour une ballerine : passer à au moins un mètre à droite de la Rover P4 (« un peu d’essence et tu pars avec » nous assure-t’il) puis contourner l’Alpine A106 rouge (avec un sourire d’enfant il soulève le capot moteur pour dévoiler 500 petits pots de yaourt méticuleusement nettoyés et alignés: « Elle marche au calcium celle là! ») pour enfin se retrouver assis sur les bancs en béton de la table de jardin de Gérard Gombert, dit la Gombe.
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Il nous laisse inspecter l’hygiène des verres avant de les noyer de rosé. Ce pâteux rosé de Provence qui a toutefois la prévenance d’annoncer la migraine qu’il va vous coller avant même de venir se frotter à vos amygdales… Puis, rôdé à la réception des curieux, il raconte son histoire, évitant méticuleusement de parler de ses véhicules. Jamais à la première visite vous comprenez. Il nous amène donc dans un coin de ses fourrés. Un peu ivre, Brahma blêmit lorsqu’il ouvre un vieux frigo industriel…
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« Y’à les têtes de tous les
connards qui ont bu son
rosé empoisonné
la-dedans »
me sussure-t’il à l’oreille…
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Il y’a des bocaux, mais vides. Les parents de Gérard sont parisiens, peu après sa naissance, ils s’installent dans le sud de la France, à Antibes pour monter une affaire de pains de glace. Le père de Gérard l’initie à la moto. La jeunesse de l’homme se déroule donc sur toutes les pistes du monde au guidon de Vespas, puis de sa Norton Manx. Bon metteur au point, il commence à se faire connaître dans les paddocks. Il ouvre rapidement son atelier à Juan-les-Pins. Et se consacre entièrement à son métier, un accident de moto ayant mis fin à sa carrière sur piste.
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Lorsqu’il emménage chemin des Autrichiens à Antibes, l’affaire est déjà importante. Nous sommes à l’aube des années 70. Le garage Gérard Gombert compte de nombreux employés et dépanne une clientèle fortunée qui roule en sportive exotique et qui ne peut perdre deux jours de vacances pour un accroc dans la carrosserie ou un carburateur qui hoquette.
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Hallyday, Christophe, Delon,
tous viennent petit à petit
élargir le cercle d’amis
du mécano.
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Mais c’est surtout après avoir construit l’Hacienda à Fayence que les amis arrivent: Sur la nationale qui relie le Var aux Alpes Maritimes, son atelier dépanne et améliore les autos des passionnés qui ont tous entendu parler de Papy pantoufles, le vieux (déjà…) qui arpente les circuits avec sa R12 break et ses clébards pour mettre au point les autos de course.
Il dira connaître Michel Colucci. Il dira même que c’est à l’Hacienda qu’il a bu son dernier verre. Mais ces informations coïncident mal avec l’endroit et l’heure de son accident…
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Déjà, dans son jardin de plusieurs hectares, les autos rincées commencent à s’accumuler. Certaines ont été achetées, d’autres récupérées à la fin d’une course, d’autres… Bref. A coté de la maison trône une dizaine de caravanes. Dans l’une d’elles, un de nos anciens amis mécaniciens y a vécu quelques jeunes années. Préparateur de Mini hors pair, Henri Raffaelli aura malheureusement précédé de quelques années la Gombe sur sa dernière route.. Vu le caractère d’ours du bonhomme, il n’y avait que Gérard pour avoir pu l’affubler de l’élégant surnom de Saucisse….
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Au fil de notre balade, l’homme commence à s’ouvrir sur ses automobiles. La C4 de son père, sa favorite. « Mais tu peux pas la voir, il y’a tout un système de sécurité autour… ». Puis ses tracasseries. Cela remonte à cinq ans, peut être 6. Il fut séquestré un week end entier dans sa chambre: Ligoté sur une chaise, on tenta de lui voler le peu de liquidités qu’il avait en sa possession. Il en gardera comme souvenirs une jambe raide, une main folle et une sévère rancœur.
Puis l’année suivante, alors qu’il fêtait son anniversaire au restaurant, c’est une centaine de motos qui s’envole, dont sa chère Norton Manx qui trônait au dessus de son lit.
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Sa seule façon
de protéger
ses biens:
s’emmurer.
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Désormais, il ne quitterait plus sa maison. Sa phobie prit le dessus. Le temps aussi. Il créa un dédale de fatras pour rendre toute circulation dans son domaine impossible.
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Peut être un jour ces autos furent des trésors. Aujourd’hui il n’en reste que des bribes: L’Ac Ace de Sagan modifiée est sans moteur, ses deux Miuras et sa Lotus type 30 sont vendues. Il conservera toujours son Alpine A210 en la laissant pourrir, tout comme sa Montréal et ses dizaines d’Alpines A110. Des autos, des motos, il en reste des centaines. Des mythes et des légendes plus encore…
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Son trésor,
son fardeau
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Pour de nombreuses personnes le jugement est sans appel: vieux fou, sale malade… Cet homme a passé la moitié de sa vie à accumuler un trésor, l’autre moitié à le protéger de la convoitise tandis qu’il disparaissait sous les aiguilles de pin.
Son dernier voeu était de léguer tout le butin à son voisin, qu’il le vende et en reverse la contrepartie à la Société Protectrice des Animaux. Pour que quelqu’un s’occupe des chiens et de Pompon.
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Le 8 Avril 2016,
Gérard Gombert s’est éteint
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Aussitôt, la maison fut pillée. Des pièces, des motos, quelques autos. Il faudra attendre l’arrivée des commissaires priseurs d’Osenat pour que le pillage s’officialise. Jeudi 10 Novembre à Fayence, se tiendra la vente aux enchères de la Collection Gérard Gombert. Les profits seront reversés à 60% pour l’état et 40% pour deux lointains cousins.
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Réalisée à la va-vite cette dernière semble pour le moment très éloignée de l’extraordinaire théatralisation des sieurs Lamoure et Poulain, qui étaient parvenus à transformer la poussière de Baillon en or… Et si vous-vous posez la question, Pompon va bien, ses voisins l’ont adopté.
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