Le mans classic, c’était mieux avant?

Nous sommes en 2016. Cette année est fabuleuse pour votre passion de l’automobile : vous êtes engagé pour deux mois comme stagiaire chez un préparateur Lotus, vous découvrez le fantastique blog “Auto-Reverse”, et le nouveau petit-ami de votre cousine vous invite au Mans Classic, avec pass paddock et emplacement de camping !

Alors que votre passion pour la course automobile prend l’eau à grands coups d’électrification et de systèmes hybrides, la nouveauté que représente l’automobile ancienne est un oasis.

Vous vous passionnez pour la Porsche 914 parce qu’un essai sur votre blog favori vous séduit, vous commandez l’autobiographie de Jim Clark, vous apprenez par coeur la maxime de Colin Chapman et vous passez des heures sur les fiches Wikipédia de constructeurs français disparus tels que Facel-Vega ou Delage. Vous commandez le volume 3 de Waft et des gants vintage OMP en cuir blond. Ils iront à merveille avec le volant en plastique de votre Rover 45 d’étudiant ! Celle que vous voulez remplacer par une Celica TA22, “quand vous aurez un peu plus d’argent”.

Le futur de l’automobile, c’est son passé ! Votre collègue chez le préparateur Lotus en est également convaincu. Cette encyclopédie vivante de l’automobile vous raconte avec amour l’évolution de l’embrayage et des boîtes de vitesse. Lui aussi se rend au Mans Classic, décidément the place to be.

Instauré en 2002 par initiative conjointe de l’ACO, de l’horloger Richard Mille et de l’organisateur Peter Auto, l’idée est de rassembler d’anciennes autos des 24 heures du Mans de 1923 aux années 80, et de les faire rouler sur le grand circuit. En parallèle, l’histoire de l’automobile et les voitures de collection sont célébrées avec de nombreuses expositions et clubs de passionnés exposant.

Le circuit du Mans, vous y avez traîné vos fonds de culottes. Votre paternel vous emmenait voir les super séries FFSA avant même que vous ne sachiez marcher. Votre premier réflexe une fois le permis de conduire en poche a été de vous offrir un billet enceinte générale pour les 24 heures.

Cet événément va être fantastique ! 500 véhicules historique en piste, 8 500 voitures de club, des associations et boutiques de passionnés à perte de vue, sous un grand soleil !

Et effectivement, la promesse est tenue : vous découvrez les Lister Jaguar et les Shelby Cobra, vous tombez amoureux du V12 hurlant de la Peugeot 905, vous vous retrouvez accidentellement invité par un mécano dans le box d’une Porsche 956, vous vous sifflez un Cognac Bois de l’Ile d’Oléron cru 1989 derrière la chicane Dunlop…

Et surtout : vous en prenez plein les yeux et plein les oreilles ! Quoi de mieux pour un jeune dans sa vingtaine que de s’extasier devant des mamies ronflantes, grinçantes et pleines de graisse sous le capot ?

A l’époque cependant, l’évenement ne faisait pas (ou plus) l’unanimité. Certains disaient regretter que le dress code instauré lors des premières éditions n’était plus respecté. Les présidents de clubs de collectionneurs évoquaient des prix en hausse pour exposer. Signe d’un événement qui devient mainstream ?

9 ans plus tard, l’édition 2025 est un carton plein. Il y a des clubs de collectionneurs à ne plus savoir où les mettre, des concurrents à ne plus savoir quand les faire rouler, l’événement taquine presque les 24 heures en termes de fréquentation. C’est l’opulence. Le dress code, lui, est mort et enterré.

L’étudiant que vous étiez prend toujours son pied. Mais votre cousine s’est séparée, et vous faîtes le pèlerinage en solitaire. Ce sont toujours les mêmes modèles qui tournent d’une édition à l’autre, alors la magie s’est un peu estompée. La Peugeot 905 ne roule plus, les anciennes gloires du Mans ne sont pas là. Il ne faudrait pas abimer ces beaux bijoux ! Mazda s’est fait une spécialité de faire rouler sa 787B toute seule en piste, en démonstration. Au moins elle roule, celle-là…

Enivrés par le succès de l’édition, ou bien pragmatiques face à la surabondance de véhicules et de participants, les organisateurs annoncent fièrement couper l’événement en deux pour les éditions futures : une saveur “Héritage” pour les véhicules des années 20 à 70, un parfum “Legends” pour les autos des années 80 à 2010. Et 2026 sera une édition Legends.

Et c’est alors le bon moment pour se poser la question : Le Mans Classic, c’était mieux avant ? Quand c’était un peu plus confidentiel ? Qu’on pouvait faire la queue dans un café rétro derrière un type avec une montre au poignet qui coûte autant que la maison de vos parents ? Que l’avant-grille était ouvert que l’on pouvait demander à un collectionneur pourquoi son auto n’était pas en piste la veille (qui admit en baissant le regard avoir enclenché l’extincteur par maladresse au moment de rallier le circuit) ?

Un puriste exigeant trouvera-t-il son bonheur ? S’il veut voir les autos les plus prestigieuses de l’histoire du sport automobile, il aura mieux fait de se rendre dans un musée. S’il veut causer de sa marque préférée ou du modèle dont il a passé des années à dégripper les freins à tambour dans le garage de sa maison de campagne en Bretagne, il n’aura probablement pas trouvé grand monde à qui parler en 2026.

Mais… si l’amoureux de mécanique et d’automobile veut simplement mettre les fesses dans l’herbe et regarder passer des autos pleines de charme et d’anecdotes, peu lui importe qu’il n’y ait que 20 voitures en piste. Peu lui importe que le dress code ait été fichu à la poubelle, il met un short et des baskets, car l’enceinte du Mans est un énorme terrain vague à moitié bétonné où l’on crame sous le soleil estival.

Lao Tseu ne nous a-t-il pas enseigné que le secret du bonheur, c’était de savoir retrouver son regard émerveillé d’enfant ?

Voilà qui est bien poétique, mais il ne serait pas honnête de ne pas dire la vérité sur la dernière édition en date du Mans Classic, l’édition 2026.

Vous l’aviez priviégié à “la grande course”, cette année, vous en attendiez beaucoup.

L’édition “Legends” et ses autos plus récentes promettaient un rafraichissement bienvenu, et la possibilité de revoir quelques voitures de votre enfance passée dans les travées diagonales de la ligne droite des stands.

Enfant émerveillé ou vieux bougon qui roule en Rover diesel, il faut faire un certain effort pour apprécier un événement vendu plein tarif, pour voir des plateaux tellement dépouillés que vous attendrez une à deux minutes entre deux voitures. Ce n’était pas jouasse hors piste non plus, il n’y avait guère qu’une Celica maquillée en star du JGTC pour attirer les curieux. La moitié des expositions étaient dans le paddock, paddock dont l’accès nécessitait un supplément, supplément que vous n’avez pas pris.

Le plateau historique NASCAR sauve un peu la mise. L’organisation ne parlera que de ça, en cache-misère. Kurt Busch n’a même pas fait démonstration de son talent.

Les yeux plus grands que le ventre, l’organisation ? Les tribune étaient vides. Trop chères, pas assez de monde.

Difficile d’imaginer qu’il n’y aura pas de réaction dès l’an prochain pour rendre cet événement plus attractif.

Alors oui, Le Mans Classic c’était mieux avant. Mais s’installer au Tertre Rouge sur des chaises de camping avec un ami, commenter les décos, les sonorités, les choix techniques d’antan, prendre des photos de la piste et des paddocks, c’est toujours aussi bien.

Sideway